Notions de patrimoine, patrimonialisation, et patrimoine immatériel
Samedi 17 Septembre 2011

Sommaire

1      - Patrimoine et Patrimonialisation

  • La notion de patrimoine : héritage, transmission et filiation inversée
  • La notion de patrimoine : processus, dispositifs et patrimonialité

2      - Patrimoine culturel immatériel

  • La notion de patrimoine immatériel : paradigme et pluralité des discours
  • La notion de patrimoine immatériel : conventions de l’Unesco et muséographie

Présentation

Dans le cadre de la commission « Musiques Actuelles et Patrimoine en France » il est intéressant de mettre en place une fiche synthétique autour de la question du patrimoine. L’objectif est de poser sa définition, de revenir sur les notions qu’elle implique, tout en soulignant les dynamiques qui l’animent.  Ainsi nous traitons des problématiques de la « patrimonialisation » et du « patrimoine immatériel » qui sont fréquemment associés à la notion de patrimoine. Dans un contexte de forte conscience patrimoniale, il est ici intéressant d’accompagner les adhérents FSJ/Fédurok dans leurs questionnements sur les aspects de leur propre patrimoine, de leur devoir de conservation, de transmission et de mémoire collective. En effet, alors que le secteur des musiques actuelles en France se trouve dans un processus de construction de sa sociohistoire et de valorisation de ses ressources, il est essentiel de soutenir les projets d’archivage, de numérisation et de mise à disposition des ressources aux publics. Ce document part de l’initiative d’éclairer des notions clefs sous l’angle des sciences de l’information et de la communication et des sciences sociales de sorte à se rapprocher des problématiques des domaines des musiques actuelles qui ne cessent de questionner le rapport au patrimoine.

1-  PATRIMOINE ET PATRIMONIALISATION

  • La notion de Patrimoine : héritage, transmission et filiation inversée

Le patrimoine, du latin patrimonium, renvoie étymologiquement à l’héritage du père, autrement dit par extension à l’ensemble des biens hérités par la famille. Cette signification fait référence à la fois à une lignée descendante et ascendante. Ainsi l’idée du père ne s’arrête pas à sa figure passée mais touche également à sa représentation actuelle et future. La notion classique du patrimoine essentiellement vu comme « bien privé » va prendre une nouvelle tournure à la période révolutionnaire en s’élargissant vers la conception d’un « bien collectif ».  La réduction de la privatisation pour l’accroissement des domaines publics amènent les éléments du patrimoine à changer de nature et de fonction. Cette évolution de la notion exposée dans la Notion du patrimoine[1] fait référence à deux types de dynamiques différentes. D’une part, le patrimoine est transmis d’une génération à une autre, ce qui sous-entend l’idée d’un patrimoine déjà constitué hérité du passé vers le présent avec un devoir de conservation et de transmission aux nouvelles générations. D’autre part, le patrimoine est désigné dans le temps présent, ce qui suppose un processus de « filiation inversée » reconnaissant des objets venant du passé.  Nous pouvons noter que les sciences historiques ont en ce sens permis de revisiter la notion de patrimoine en soulignant la nécessité de repérer les objets en voie de disparition, et d’élaborer des projets de conservation et de collection. Par ailleurs elles révèlent le rapport important existant entre le patrimoine et la nation. La définition du patrimoine prend un autre tournant dans les années 80 avec le phénomène social de « l’explosion du patrimoine[2] » que rapporte l’historien Pierre Nora. Le patrimoine devient alors pluriel et couvre des objets dont la période est de plus en plus récente. Cet élargissement des catégories concernent alors les domaines de l’ethnologie, de la sociologie, et des sciences de l’information et de la communication qui permettent de replacer l’objet patrimonial dans un contexte social. En ce sens il n’est plus seulement lié à ses origines historiques, ou encore à sa légitimité publique ou scientifique. Pour comprendre ce processus le concept de « patrimonialisation » apparaît pour interroger le contexte social et le processus symbolique et social qui conduit à conférer le statut de patrimoine. Sans dénoncer une sorte d’engouement patrimonial, les sciences sociales et humaines apportent des outils pour analyser les motivations des publics, le fonctionnement des institutions patrimoniales, le rôle des acteurs du patrimoine (musées, parcs naturels régionaux, associations, réseaux…), et les usages sociaux des patrimoines ancrés et définis par des territoires. Le basculement de la notion  montre en quoi ce patrimoine à conserver et à sauvegarder tient d’une démarche en perpétuelle définition.

  • La notion de patrimonialisation : processus, dispositifs et patrimonialité

Le Don du Patrimoine[3] de Jean Davallon est considéré comme un ouvrage sur le concept de patrimoine puisqu’il synthétise plus de quinze années de recherche sur le sujet. Il est ainsi possible de s’appuyer sur son analyse et ses références d’auteurs pour articuler la conception de la patrimonialisation. Le processus symbolique induit par la patrimonialisation est explicité par l’idée de Pouillon selon laquelle « le patrimoine n’est pas une œuvre mais un point de vue »[4]. En ce sens le statut patrimonial est relatif à une intentionnalité émise par filiation inversée. En supposant que « les pères naissent des fils » l’héritage ne tient plus seulement d’une transmission mais aussi d’une appropriation. Cette idée du « regard porté »  dans le processus de patrimonialisation transforme ainsi la temporalité du patrimoine. Il n’implique plus une temporalité linéaire entraînant la transmission d’un héritage du passé vers le présent mais une temporalité cyclique conduisant l’expérience même du passé dans le présent sans qu'il n’y ait de rupture. Le présent peut alors être considéré comme le point de départ de la construction du passé et du futur. Il faut noter que la théorie de la « crise du présentisme » de Françoise Hartog est un point important pour comprendre le contexte de la patrimonialisation et les nouvelles acceptions du passé. Cela conduit à briser le caractère passéiste et nostalgique jusqu’alors souvent assimilé à la notion de patrimoine. En abordant la patrimonialisation nous comprenons que le patrimoine relève dorénavant bien plus des pratiques et d’une reconnaissance sociale que d’une décision politique et une reconnaissance scientifique. Cette nouvelle opérativité du patrimoine suscite l’apparition de nouveaux patrimoines en lien avec leur usage social. En ce sens les patrimoines sociaux ont devancés les patrimoines institutionnels. En effet en partant de la prise de considération que le patrimoine « a un intérêt artistique, social, cognitif, historique, symbolique, communautaire, et national », nous pouvons comprendre que la reconnaissance et la consommation du patrimoine ne s’établit qu’à partir d’une motivation et d’une mobilisation. Pour finir, nous pouvons relever dans Le Don du Patrimoine, l’explicitation par Jean Davallon des modes de fonctionnement et des opérations de transformation qui émergent du sentiment d’héritage et de don. L’approche « phénoménologue » de l’auteur permet de poser clairement les gestes de patrimonialisation selon différentes étapes : l'identification de l'objet, dire « c'est un.., l'authentification du lien avec le passé, dire « l'objet » vient de… » la déclaration du statut patrimonial de l'objet c'est-à-dire son habilitation à « représenter » le monde d'où il vient, et l'opérativité symbolique de la «chose publique» qui se soumet à « l'usage public ». Nous considérons ainsi la patrimonialisation comme un processus qui produit un changement d'état à partir de dispositifs patrimoniaux et d’acteurs sociaux. 

2-PATRIMOINE IMMATÉRIEL CULTUREL

  • La notion de patrimoine immatériel : paradigme et pluralités des discours

De prime abord la qualification « immatériel » réfère à ce qui ne peut pas être touché, le contraire même du matériel, autrement dit à l'intangible. Dans le champ patrimonial alors qu’un bien est transmis d'une génération à l'autre dans un souci de conservation, le terme soulève une contradiction entre ce qui ne peut être fixé et la nécessité du support de transmission. Ce hiatus appuie la dualité matériel/immatériel dans la réflexion et la mise en application de la notion de patrimoine. L'entrée du terme « patrimoine immatériel » dans le champ culturel et patrimonial souligne des problématiques pratiques et ontologiques qui lui sont particulières. Nous pouvons tout d’abord repérer la position de l'UNESCO qui a établi une acception de la notion de patrimoine immatériel en publiant deux conventions, l'une en 1972 et l'autre en 2003. Cette démarche normative démontre un souci de sauvegarde des traditions orales, savoirs faire et coutumes des peuples autochtones. En ce sens nous voyons la définition donné par l’UNESCO comme un l’élément constitutif d’un programme institutionnel.  Ensuite, pour questionner plus largement la définition, l’expression et les usages de la notion nous pouvons de nous appuyer sur le texte Le patrimoine immatériel : Perspectives d'interprétation du concept de patrimoine[5] de Mariannick Jadé qui théorise la notion. Il ressort de son analyse de l’état de l’art de la notion et des débats accumulés, la nécessaire construction du fait patrimoniale dans sa globalité. En effet l'auteur fait de toute évidence apparaître le fait que « tout patrimoine est un condensé de matériel et d’immatériel [6]». En se référant aux travaux de Jean-Louis Luxen, ancien secrétaire général du Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS) qui avançait « la distinction entre patrimoine physique et patrimoine immatériel » comme factice dans le sens où « le patrimoine physique ne prend pleinement son sens qu’avec l’éclairage des valeurs qu’il sous-entend ». Ce cheminement rend compte de la problématique du support qui fixe l'objet patrimonial et sa valeur en même temps qu'il rend possible sa conservation. Ainsi les nouvelles formes de Technologies de l'Information et de la Communication (TIC) permet l'usage de différents supports (feuille de papier, cédérom, bande-son, vidéo…) comme de nouvelles formes d'expressions possibles. A l’heure actuelle, nous ne pouvons noter de réel consensus autour de la définition de la notion puisqu'il renvoie à des représentations, des pratiques et des savoirs qui forment au final un "tout patrimonial". Malgré l’expression mal formulée de patrimoine immatériel, il est possible de considérer un "système patrimonial» où le matériel et l'immatériel seraient interdépendants.

  • La notion de patrimoine immatériel : convention de l’Unesco[7] et muséographie

L’acception du patrimoine immatériel est partie de l’impulsion de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture dès 1972 avec la 1ère convention du Patrimoine Culturel Immatériel, puis en 2003 avec la 2ème version. La conception du patrimoine immatériel culturel véhiculé par l’Unesco s'oriente vers la défense d'un patrimoine mis en danger par un contexte de mondialisation qui risque d'amener la perte des différentes expressions de la diversité culturelle. L’Unesco ouvre la valeur et le caractère patrimonial sur une valeur plus large et plus abstraite qui englobe « les pratiques, représentations, expressions, ainsi que les connaissances et savoir-faire que des communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel ».La définition officiellement avancée dans le texte indique également que le patrimoine culturel immatériel est considéré comme « transmis de génération en génération », comme « recrée en permanence par les communautés (…) en fonction de (…) leur histoire », protégé par la Convention de sorte qu'il « procure aux communautés et aux groupes un sentiment d'identité et de continuité », et qu'il « contribue à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine ». En ce sens nous pouvons noter que l'appellation « patrimoine culturel immatériel » donnée par l'UNESCO lie le patrimoine avec la culture et la communauté en mettant de côté d’autres types de manifestations comme le patrimoine naturel qui n’apparaît pas.  Nous notons par ailleurs dans le champ musical que les musiques reconnues comme protégées par la Convention et faisant partie du Patrimoine Culturel Immatériel, sont les dites « musiques traditionnelles » qui présentent un caractère menacé par le temps et l'évolution des formes nouvelles.  D’un point de vue de la muséographie il est intéressant de relever que de nouvelles collections ont été intégrées dans cette même préoccupation pour les pratiques traditionnelles, savoir-faire et objets correspondant au titre du patrimoine immatériel culturel selon l’Unesco. Ces nouveaux projets donnent ainsi naissance à des collections hétéroclites qui ont pour but de symboliser les processus de création. Leur mise en exposition questionne fortement la problématique du support qui se pose pour la mise en valeur et la mise en scène des éléments intangibles. Pour les acteurs professionnels du musée, l'enjeu est de garantir la conservation de l'objet patrimonial par le support de manière à refléter la recréation permanente du patrimoine immatériel. La formule du patrimoine immatériel après s’être introduit dans les musées touche désormais d'autres domaines comme l’environnement, la gastronomie, et les sciences et techniques par exemple. Ces nouvelles revendications soulignent l’importance des formes et des expressions de la tradition dans les sociétés.


[1] BABELON, Jean-Pierre & CHASTEL, André. 1994. La notion de patrimoine. Paris, Liana Levi.

[2] NORA, Pierre 2006. « L’explosion du patrimoine » in Patrimoines, revue de l’Institut national du patrimoine n°2.

[3] Davallon, Jean. 2006. Le don du patrimoine : une approche communicationnelle de la patrimonialisation. Paris : Hermès Science Publications.

[4]

[5] JADÉ, Mariannick. 2006.  Le Patrimoine Immatériel, Perspectives d'interprétation du concept de patrimoine, L'Harmattan.

[6]

[7] UNESCO – Portail du Patrimoine culturel immatériel
<http://www.unesco.org/culture/ich/index.php?lg=FR&pg=home>  (dernière consultation le 06/06/11)




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